Franz et Clara – Philippe Labro

Publié le par Mona


Franz et Clara – Philippe Labro

 

Clara est violoniste professionnelle. Depuis une rupture amoureuse très douloureuse, elle ne supporte plus la compagnie de ses collègues lors des pauses, et elle s’isole. Aussi, dès que le temps le permet, elle sort et va s’asseoir au bord d’un lac pour déjeuner au calme, seule, toujours sur le même banc, toujours à la même place.


Mais voilà qu’un jour quelqu’un d’autre est déjà installé sur le banc que Clara s’est approprié. Il s’agit au premier abord d’un jeune adolescent, mais qui par ses réflexions se révèle être intellectuellement en avance sur les jeunes de son âge. Il entame une discussion avec Clara, qu’ils continuent jour après jour, sur le même banc. Finalement une complicité naît entre cette femme et cet enfant en passe de devenir un homme. Clara va grâce à ces discussions se remettre en question, reprendre des projets abandonnées depuis longtemps.


Ce petit roman est un véritable conte philosophique, très agréable à lire. Il ouvre des perspectives de réflexions sur soi-même, sur le sens que nous donnons à la vie, ainsi que l’influence des êtres qui nous sont chers, sur nos propres destinées. Franz et Clara ont beaucoup de différence d’âge, et pourtant une relation plus qu’amicale se tisse entre eux. C’est frais, léger et profond à la fois.

 

Extraits :

 


" Tout à l’heure, en levant les yeux du livre que j’étais en train de lire, j’ai vu, par la baie vitrée ouverte sur la forêt, un papillon blanc traverser l’espace. Il tournoyait.

Un papillon ne vole jamais droit, trop léger, il ne parvient pas à maintenir une ligne continue. Il faisait donc un peu n’importe quoi, comme tous les papillons, il s’agitait de haut en bas, de gauche à droite. Cependant, nous savons bien qu’aucune espèce, volante ou pas, ne fait véritablement jamais « n’importe quoi ». Chacune évolue selon un dessein préétabli et respecte un projet, et ce papillon en avait un : il allait quelque part, à la recherche de quoi, au juste ? Mais peut-être aussi, ne recherchait-il rien, et ne faisait-il que passer, représentation parfaite de l’éphémère de toutes choses.

Pas moins fragile qu’un flocon de neige qui tombe sur de la neige, ou que le pétale d’une fleur de cerisier vacillant sous l’effet du vent, au-dessus du lit d’une rivière. Pas moins fragile, mais pas moins évident : chaque instant de la vie se fixe en nous, au moment même où il nous échappe. "

 

"- Le vide, c’est abstrait, et là je ne sais pas. Il y a du vide partout – quand je cours après t’avoir quittée, parce que je suis en retard pour mes travaux pratiques, je cours dans du vide. As-tu seulement réfléchi à tout le vide qu’il y a autour de nous ?

Il a tendu les bras, englobant d’un seul geste le ciel, les nuages, le soleil, la terre, que sais-je, l’infini !

- Ecoute, Franz, je ne te suis pas. Pour moi, le vide n’existe pas. Pour moi, tout se tient et tout s’enchaîne.

-Ah, mais là, je suis d’accord, entièrement d’accord. Je crois même que tout communique, mais ça n’est pas pour cela que le vide n’existe pas. Les gens qui ne veulent pas réfléchir au vide sont des paresseux. Ou bien ils ont peur. Mais la paresse et la peur, c’est synonyme. Moi, je n’ai pas peur du vide, je ne peux pas m’empêcher d’y réfléchir. C’est ma dernière pensée avant de m’endormir. C’est une des nombreuses difficultés à trouver le sommeil.

Il s’est tu, a penché la tête en avant, les deux mains en forme de coupe sous ses joues, les coudes à  plat sur ses cuisses, et j’ai trouvé qu’il avait rarement eu autant l’air d’un enfant. Un peu boudeur, un peu buté, avec un regard perdu bien au-delà du lac. Il s’est redressé et il a soupiré :

- Bon, on en reparlera un autre jour. Mais pas demain, je le crains, puisque demain c’est samedi et j’imagine que vous ne travaillez pas le samedi, ni le dimanche.

- Détrompe-toi, il y a deux concerts. Pourquoi crois-tu que nous répétons autant toute la semaine ?

- Bien sûr, je suis bête. En réalité, c’est moi qui m’absenterai."

 

"- Dis-moi comment c’est, alors. Comment c’est, le cœur brisé.

- C’est comme l’a écrit Nietzsche quelque part dans Aurores. Nietzsche, c’était…

Il m’interrompt :

- Ça va, ça va, je sais très bien , parfaitement bien qui c’est Nietzsche, il n’était pas Nietzsche d’ailleurs. Il est ! Aurores ? Quatrième volume, juste avant Le Gai Savoir.

- Franz, c’est suffisamment délicat de raconter tout ça. N’affiche pas ton érudition, s’il te plaît.

- Bon, pardon.

- Eh bien, comment c’est avoir le cœur brisé  C’est ce que dit Nietzsche : « Fêlé comme un verre où l’on a versé d’un seul coup un liquide trop chaud. » Tu as la sensation d’une fêlure sur le côté gauche de la poitrine, côté cœur, bien sûr. Tu te dis, je vais dormir, je vais respirer, ça va se calmer, ça va se résoudre, ça ne va pas rester déchiré comme ça tout le temps, mais ça ne se calme pas. S’il n’y avait que cette partie de ton corps, mais il y a les côtes, les reins, la poitrine, le côté droit aussi tendu que le gauche. C’est lourd, c’est cassé, c’est tout, tu es cassé. Tu perds le goût des choses.

- Quelles choses ?

- Toutes les choses. Tu te demandes comment tu vas pouvoir revivre avec ce que tu croyais avoir oublié, c’est-à-dire le simple fait de vivre seul. De vivre avec le manque. Alors, oui, c’est amer, aussi, il y a de l’aigreur, tu as le corps traversé par de l’aigreur. Il est sec. Il refuse tout. Marcher te fait mal, manger n’en parlons pas, dormir, c’est tout juste."

 




Franz et Clara / Philippe Labro

Gallimard, Collection Folio, 180 pages, 2006.

ISBN : 978-2-07-034499-4

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